J’ai souhaité présenter ce texte assez dense et un peu complexe mais riche pour évoquer plusieurs sujets autour de « faire communauté » ensemble et ce que ça veut vraiment dire, au delà des faux-semblants.

En effet, beaucoup de personnes semblent se satisfaire d’une agglomérat de projets individuels au sein d’un lieu « commun ». La communauté n’est pas un collage, un patchwork d’individus mal assemblés, réunis sous un même toit sans savoir vraiment pourquoi, si ce n’est qu’ils semblent avoir les mêmes préoccupations – en apparence.

Mais s’ils est bien question de faux-semblants et de conflits qui érodent les collectifs d’êtres humains, que ce soient des associations ou bien, la société dans son ensemble, on ne saurait faire société sans réelle authenticité. Or, et c’est là où ça devient compliqué, c’est que cette authenticité réveille des peurs profondes et irrationnelles, justifiées tour à tour par des jugements projetés sur l’autre, les autres. La faute ainsi expulsée à l’extérieur, la responsabilité avec, cela nous permet de fuir la douleur inhérente au questionnement de soi. Faire société c’est se questionner soi et c’est trouver des moyens de communication, sans cesse renouvelés, pour s’exprimer authentiquement, avec transparence, respect et justesse.

  • Gabriel Lechemin

« Les valeurs de la société occidentale établies par et pour une civilisation agraire, n’ont pu résister à la mutation technico-scientifique de notre temps et se sont effondrées. De plus, l’urbanisation massive et la monopolisation des outils d’information ont entraîné la dislocation des communications entre les hommes, d’où la destruction de la « communauté ». Il n’y a donc pas de consensus social. Seules, l’angoisse d’une dislocation totale et la crainte des institutions répressives maintiennent encore un semblant de cohésion dans nos sociétés. Elles sont donc condamnées, aucune société ne pouvant survivre à la perte du consensus qui en était le liant.

L’individu, dans ces conditions, est livré à lui-même. L’autonomie est en soi une chose difficile. La liberté s’apprend. Et ce n’est pas une valeur qu’il s’agit de retrouver mais une dimension à acquérir. Or tout écart de la norme est banni, toute différenciation déclenche l’appareil répressif. Ainsi, en même temps que l’individu doit apprendre à s’autodéterminer, la société tente de l’en empêcher. Le maintien d’un semblant de cohésion sociale exige la séparation croissante des hommes. Diviser pour mieux régner fut la maxime de toutes les sociétés en déclin. Or l’homme seul n’existe pas et n’a jamais existé. Il ne vit et ne se développe qu’au sein d’une certaine densité d’inter-communications avec ses semblables. (Inutile de préciser que l’inter-communication n’a rien à voir avec le flot d’informations qui, issu de sources centralisées, se déverse sur l’homme de la rue sans qu’aucun échange réel ne puisse avoir lieu).

Cette densité ne cessant de diminuer, un nombre croissant d’individus tente de la retrouver auprès des psychiatres. Vivre dans la séparation et l’isolement, dans l’alignement obligatoire à des normes auxquelles ont ne croit plus, sous la contrainte de lois absurdes et au nom d’une société condamnée est positivement intenable. Telle est la source du malaise contemporain, malaise dont les degrés vont de l’hyper-consommation pathologique à la névrose, de la fatigue quasi permanente à l’effondrement inexplicable, de la morne résignation à l’explosion de révolte.

Des sources mêmes du malaise découlent les orientations permettant de la dépasser. Cette société étant condamnée, il est futile, vain et absurde de se raccrocher à ses restes de morale, de valeurs et de références. Un déconditionnement total, une destruction impitoyable de tout ce en quoi on tente encore de croire, vaille que vaille, constituent la première exigence de celui qui veut vivre. Cette phase, pénible et douloureuse, nécessite une protection. Durant la période de transition entre un système qui agonise et un monde qui n’est pas encore né, l’être qui se dépouille de sa vieille peau est nu et fragile. Cette protection, si elle était recherchée auprès d’un guide quelconque, ne serait que régression et impasse. C’est avec et auprès d’être semblables à lui, aussi nus et fragiles que lui, que l’homme doit rechercher une protection temporaire qui se disloquera lorsque les forces neuves et suffisantes selon lui.

L’homme séparé doit réapprendre la communication avec ses semblables. Toute communication réelle ayant pour conséquence la perturbation d’un équilibre plus ou moins précaire, nous craignons autant que nous aspirons à cette communication. Nous avançons les uns vers les autres, un masque figé sur le visage, aucun d’entre nous n’osant s’en dépouiller avant que les autres ne le fassent. Cette peur des autres se dilue plus aisément au sein d’une communauté. Elle subsiste cependant, ce qui explique la tendance spontanée du groupe à entreprendre un travail extérieur à lui-même. Ceci permet de projeter ses craintes sur un visage ennemi : le bourgeois, les juifs, les capitalistes, la société, les cons, etc. L’apprentissage de la communication réelle ne peut se faire que dans un groupe qui rejette délibérément ces projections extérieures et accepte de se consacrer à lui-même.

Nous savons déjà que la majorité des hommes de nos sociétés occidentales vit en sur-compensation. Autrement dit, se sentant faibles, solitaires et malheureux, les gens ne cessent de jouer pour les autres et pour eux-mêmes des rôles plus riches qui compensent leur misère intérieure. Mais ce rôle, joué à chaque seconde de sa vie, finit par coller à la peau du personnage, si bien qu’il devient extrêmement difficile de s’en dépouiller. En aurait-on le désir que le milieu dans lequel nous vivons nous en empêcherait immédiatement.

En effet notre milieu social accepte tout sauf l’authenticité qui représente pour lui le danger majeur. Un être qui arrache son masque risque alors l’écroulement de notre société basée sur l’ignorance tacite de cette convention. Pire encore, il risque de révéler que l’on peut vivre sans masque, ce que tous craignent. Enfin, il apporte la preuve vécue du bonheur.

Avoir connu l’authenticité, la communication, l’amour, donne une force nouvelle aux hommes. Auparavant, seul un manque était ressenti, une incapacité à imaginer ce que vivre signifie réellement. Cette incapacité fondait notre faiblesse et notre peur. D’avoir vécu, d’avoir aimé, d’avoir été authentique donne la connaissance d’une réalité autre, révèle nos aspirations les plus profondes, fait se dévoiler notre finalité qui est de vivre. Le retour à la société, après dislocation du groupe, est alors le fait d’un être humain libéré de ses peurs, de ses inhibitions, de son ambivalence. Et comme cet homme refusera à nouveau de connaître la séparation, il créera autour de lui et avec ses semblables des micro-milieux où la communication authentique et l’amour pourront s’épanouir. Cette transformation radicale de la vie n’est rien de moins que le premier acte révolutionnaire authentique. »

  • Henri Gougaud, dans Nous voulons vivre en communauté.